On est jeudi, dix heures du matin, et Yves a déjà installé les chaises en cercle dans le petit salon de la résidence Sainte-Croix. Il ajuste le micro de la radio, vérifie le niveau d’enregistrement sur son téléphone. Christiane arrive la dernière, comme toujours, appuyée sur sa canne mais avec un sourire qui n’a rien de fragile. Elle s’assoit, pose ses mains à plat sur ses genoux, et lève les yeux vers Yves comme pour dire « je suis prête, on y va ».

On avait annoncé l’émission dans notre newsletter et sur les flyers déposés à l’accueil. « Petites et grandes histoires », c’est le rendez-vous que Bornybuzz Radio a lancé pour collecter les récits de vie des habitants de Metz-Est avant qu’ils ne s’effacent. Christiane, 89 ans, fait partie de ces mémoires qu’on croise au marché de Borny le mercredi sans jamais savoir ce qu’elles ont vu. Pendant une heure, elle a vidé son sac.

Le Borny des années 50, celui d’avant le bitume

Christiane est née rue du Bon Pasteur, à l’époque où cette artère qui coupe aujourd’hui le quartier en deux n’était qu’un chemin de terre reliant quelques fermes et les premiers immeubles d’après-guerre. « On m’a mise au monde dans l’appartement du deuxième, avec la sage-femme du coin qui habitait deux rues plus loin », raconte-t-elle. Pas d’hôpital, pas de clinique. Le quartier faisait naître ses enfants avec les mains qu’il avait.

Ce détail-là, elle le lâche en début d’entretien, presque en passant, pour expliquer pourquoi elle n’a jamais voulu quitter Borny. Même quand ses enfants lui ont proposé de la prendre chez eux du côté de Queuleu. Même quand la résidence Sainte-Croix l’a accueillie. Pour elle, chaque pierre de la rue du Bon Pasteur est un repère. Elle décrit les cours d’immeuble où les femmes étendaient le linge en se racontant les dernières nouvelles, les gamins qui jouaient au ballon entre les cageots de légumes du marchand ambulant, le poissonnier qui passait le jeudi avec sa clochette. La clochette, dit-elle, on l’entendait sonner depuis l’autre bout du quartier. Aujourd’hui, on entend surtout le tramway freiner devant l’arrêt Metz-République.

Ce n’est pas de la nostalgie qu’elle tricote en parlant. C’est un rapport très précis au territoire. Elle peut vous dire, les yeux fermés, l’emplacement exact de la boulangerie Klein, à deux pas de ce qui est devenu l’Agora, ou la hauteur exacte des platanes qu’on a coupés en 1963 pour élargir la chaussée. Christiane ne se souvient pas des ambiances. Elle se souvient des distances, des noms, des visages.

L’Agora a remplacé la boulangerie Klein

Le centre commercial de l’Agora, tout le monde à Borny le fréquente, mais peu savent à quoi ressemblait ce même terrain dans les années 70. Christiane, elle, y allait pour acheter son pain, justement, chez cette boulangerie Klein. Quand on lui demande ce qu’elle a ressenti en voyant pousser la grande dalle de béton et les enseignes, elle répond sans nostalgie excessive : « On a gagné des commerces, on a perdu les visages. » Avant, la boulangère connaissait son prénom, lui mettait une treizième viennoiserie dans le sac pour ses enfants. Après, les caissières tournaient trop souvent pour qu’on retienne les têtes.

L’anonymat des grandes surfaces a remplacé la familiarité des boutiques de rue. Yves, qui anime l’émission et connaît le quartier comme sa poche, acquiesce en souriant. Il a grandi, lui, dans le Borny d’après l’Agora, et il reconnaît que les relations de comptoir se sont juste déplacées : aujourd’hui, c’est chez Momo, avenue de Strasbourg, ou chez Fatima, au marché du mercredi, qu’on retrouve ce lien-là.

Danielle et Yves, ou comment un micro recoud les générations

Yves pose une question courte. Christiane répond longuement, sans jamais perdre le fil de son récit. Danielle, une autre résidente de Sainte-Croix, écoute en hochant la tête et intervient parfois pour confirmer un détail. « Ah ça, je m’en souviens, le jour où ils ont posé le premier feu tricolore au carrefour, on avait tous fait le tour pour regarder la boîte jaune clignoter », lance-t-elle dans un rire.

On mesure rarement l’effet que produit un micro posé sur une table pliante. D’un coup, des souvenirs privés, qu’on échangeait jusque-là entre deux portes d’ascenseur, prennent une dimension collective. Les anecdotes de Christiane deviennent des archives publiques. Les jeunes qui écoutent l’émission en streaming ou au casque dans le bus comprennent pourquoi telle allée d’immeuble porte le nom d’un ancien maire, pourquoi le square a été déplacé de vingt mètres en 1985, pourquoi les commerçants de la Grand-rue s’entêtent à ouvrir malgré les travaux du NPNRU.

Le micro de Bornybuzz Radio ne demande pas à Christiane de juger la politique de la ville ou de commenter le plan de rénovation. Il lui demande de raconter comment elle faisait ses courses, comment elle a rencontré son mari à un bal de la maison de quartier, comment se passaient les premiers rendez-vous des conseils citoyens quand tout le monde s’appelait encore par son prénom.

Une mémoire qui peut peser sur le prochain plan d’urbanisme

Il y a une phrase que Christiane a prononcée à la fin de l’émission, presque sans y penser : « Quand on connaît le nom de l’arbre, on réfléchit avant de le couper. » Elle parlait du tilleul qui trônait devant son immeuble, supprimé lors d’une réhabilitation en 2002, et que personne n’a officiellement regretté.

Les récits de vie comme celui de Christiane intéressent quiconque doit prendre une décision concrète sur le quartier. Un urbaniste qui sait qu’à tel endroit se trouvait un lavoir où les femmes échangeaient des recettes de soins pour les enfants sera peut-être plus attentif à préserver l’usage d’un local collectif dans un nouveau programme. Un bailleur qui sait que tel coin de rue est un lieu de palabre depuis soixante ans hésitera avant d’y coller un container à poubelles.

Elle dit juste : « Avant, on savait tout de ses voisins, et ça rendait service. » Elle raconte la fois où elle a gardé le bébé de sa voisine de palier pendant trois jours parce que la mère avait dû partir d’urgence à l’hôpital. Juste une clé laissée sous le paillasson.

Christiane refuse qu’on idéalise les années 50

Christiane ne supporte pas qu’on idéalise l’époque où il n’y avait pas l’eau chaude dans tous les étages. « On avait froid, l’hiver, dans la cage d’escalier. Le confort, aujourd’hui, il est mille fois mieux. »

Ce que l’émission a changé pour ceux qui l’ont faite

Quand le micro s’est éteint, Yves a regardé Christiane et a dit simplement : « Je ne savais pas tout ça. » Lui qui habite rue du Bon Pasteur depuis trente ans. Danielle a proposé qu’on fasse une deuxième émission la semaine suivante, pour évoquer les bals de la maison de quartier et les fêtes de mariage qu’on organisait dans la cour. On a accepté.

Christiane, qu’on saluait poliment dans le hall de la résidence, est devenue une référence auprès de laquelle les jeunes du conseil citoyen viennent désormais chercher un avis. Danielle, qui parlait peu, s’est découvert un talent de passeuse de mémoire. Yves, en passant de l’autre côté du micro, a renforcé des liens avec des voisins qu’il ne faisait que croiser.

À Borny, à Bellecroix, du côté de la Patrotte, combien de personnes âgées détiennent des pans entiers de notre histoire locale sans qu’on ait pris le temps de les écouter ? Une chaise et un téléphone qui enregistre suffisent.

Questions fréquentes

Comment participer à l’émission « Petites et grandes histoires » ?

Les enregistrements ont lieu une fois par mois à la résidence Sainte-Croix, mais nous pouvons nous déplacer dans d’autres résidences de Metz-Est. Il suffit de nous contacter via le formulaire du site ou de laisser un message à l’accueil de la résidence. Aucun prérequis technique n’est nécessaire, on s’occupe du matériel.

Les récits sont-ils diffusés en direct ou disponibles en replay ?

L’émission est d’abord diffusée en direct sur Bornybuzz Radio, puis mise en ligne en podcast quelques jours plus tard sur notre site. On garde aussi une copie brute de l’enregistrement qui pourra servir à des travaux de mémoire collective si des partenaires locaux le demandent.

Est-ce que d’autres quartiers que Borny sont concernés par cette collecte ?

Oui, le projet couvre tout Metz-Est. Nous sommes déjà allés enregistrer des habitants de Bellecroix et nous prévoyons une série avec les anciens de Vallières. Chaque volet donne lieu à un article dans la rubrique Général et à une annonce dans notre agenda.

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