Mercredi, 18 h 10, au 4 rue Théodore de Gargan. La porte de la salle polyvalente de l’Agora est encore ouverte, une lumière un peu crue tombe sur le lino gris, et dans le couloir on entend déjà les rires de ceux qui viennent de se prendre les pieds dans un exercice d’échauffement. À l’intérieur, une grosse douzaine de personnes, baskets ou sandales, se tiennent par les épaules et comptent leurs pas ensemble. Ils ne se connaissaient pas il y a un quart d’heure. Certains parlent darija, d’autres arabe syrien, bambara, ukrainien, français. Mais pour l’instant, personne ne parle vraiment. On souffle, on tape du pied, on se regarde. Les ateliers El Warsha viennent de commencer.
Si tu habites le quartier et que tu n’as jamais entendu ce nom, tu n’es pas le seul. El Warsha, c’est discret. Pas de flyers tapageurs, pas d’affiches sur les Abribus. Pourtant, chaque semaine, dans trois endroits de Metz-Est, une poignée d’habitants vit une expérience radicale : se rencontrer sans se présenter, se comprendre sans traducteur, et terminer la soirée avec les zygomatiques en feu.
Une heure pour oublier ce qu’on croit savoir de l’autre
L’atelier du mercredi à l’Agora suit une mécanique bien rôdée. Première demi-heure : échauffements physiques. On marche dans l’espace, on change de rythme, on s’arrête net sur un claquement de mains. Aucun mot. Rien que des corps qui apprennent à se croiser sans se heurter. Pour un primo-arrivant, ça peut sembler absurde. Pour un habitué, c’est là que tout se joue. « C’est plus facile de parler arabe quand on a galopé ensemble pendant dix minutes », me glisse un participant entre deux respirations.
L’animateur, issu de la compagnie Pardes Rimonim, lance ensuite les improvisations. Une scène imposée, un lieu, un contexte. Ce soir-là, on se retrouve à la plage, dans une salle de classe, puis autour d’un repas de famille. Il ne s’agit pas de bien faire, ni de produire un sketch. Il s’agit d’habiter la situation avec ce qu’on a, avec son corps, ses mimiques, les mots qu’on possède. Un jeune Syrien mime un vendeur de glaces avec des gestes si précis que tout le monde éclate de rire avant même qu’il prononce « chocolat-vanille ». Une dame de l’avenue de Strasbourg improvise une mère autoritaire en français, pendant qu’un étudiant malien lui répond en bambara, les bras au ciel. Personne ne traduit, tout le monde comprend.
L’atelier ne demande à personne d’expliquer sa culture, son parcours, ses souffrances. Il met les corps en mouvement dans une bulle où l’échec est autorisé, où le ridicule est partagé, où le rire devient un matériau de construction. La suite de la soirée consiste à enchaîner ces saynètes et, à la fin, on commente moins ce qu’on a joué que la manière dont on s’est surpris à collaborer sans se connaître. Le long retour au calme, assis en cercle, n’est pas un débrief technique mais un moment de silence complice. Certains notent discrètement un numéro de téléphone. D’autres échangent une adresse.
Berenice, l’Europe dans un couloir de l’Agora
El Warsha s’inscrit dans le projet européen Berenice, porté par l’association Passages avec la troupe Pardes Rimonim. Le principe est posé depuis presque dix ans : régulier, gratuit, sans inscription. Sur le terrain de l’Agora ou de la MJC Borny, personne ne vient avec un drapeau européen. On vient parce que le lundi à la MCL, le mercredi à l’Agora ou le samedi à la MJC les créneaux sont mis à jour régulièrement sur notre agenda, il y a un endroit où souffler.
Le turnover des animateurs et les confinements ont fragilisé certains créneaux. Les trois lieux tiennent quand même.
Le rire n’est pas un supplément d’âme
On aurait tort de présenter El Warsha comme un simple loisir convivial. Dans un quartier où le taux de chômage est le double de la moyenne messine, où une partie de la population vit sous le seuil de pauvreté, où les files d’attente aux Restos du Cœur du jeudi s’étirent avenue de Strasbourg, le loisir n’est jamais « simple ». Il est un révélateur du reste.
Pour quelqu’un qui vient de passer la journée à enchaîner les rendez-vous à Pôle emploi et les relances de la CAF, l’heure et demie d’atelier est le seul moment où on ne le ramène pas à son dossier. Le rire, ce n’est pas l’oubli des difficultés, c’est la reconquête d’une identité qui ne se réduit pas à sa situation administrative.
On finance des cours de français, des chantiers d’insertion, des cellules psychologiques. On oublie de financer les moments où des êtres humains, sans statut hiérarchique, se rencontrent autour d’une activité sans but productif. El Warsha coûte peu, mais son impact repose sur une chose que nulle subvention ne peut acheter : la constance. Année après année, les mêmes créneaux, la même porte ouverte, la même gratuité.
Ce que l’atelier ne résoudra pas (et ce n’est pas le but)
El Warsha ne remplace pas une politique du logement, un accès aux soins digne ou une réforme du droit des étrangers. L’atelier ne fera pas disparaître le racisme ordinaire que subit une famille tchétchène à la sortie de l’école Jean-Macé, ni la lassitude d’un demandeur d’asile qui entame sa quatrième année de procédure.
Et pourtant. Des personnes qui n’auraient jamais échangé un regard ailleurs qu’à la caisse du Lidl se tutoient au bout d’une heure et demie. Une étudiante de l’IUT de Metz qui habite le centre-ville et ne mettait jamais les pieds à l’Agora revient chaque mercredi parce qu’elle s’y sent plus chez elle que dans son amphi. Un retraité de Queuleu, qui avoue ne jamais avoir parlé à « un réfugié », termine la séance en discutant recettes de cuisine avec une femme afghane.
Trois lieux, trois ambiances
Le lundi soir, c’est à la Maison de la Culture et des Loisirs, rue Saint-Marcel. Une salle un peu plus grande, souvent plus calme en début de semaine. Le mercredi, l’Agora : le cœur battant de Borny, avec ses passages incessants de mères de famille et de jeunes qui traînent après les cours. Le samedi, la MJC Borny, rue du Bon Pasteur, draine un public plus familial, des enfants parfois, des habitués du quartier.
Chaque lieu a sa propre couleur. L’Agora, avec son brouhaha permanent, rappelle que le théâtre se fait aussi au milieu du monde, pas dans une bulle insonorisée. La MCL, plus confidentielle, permet des exercices plus introspectifs. La MJC, en après-midi, profite de la lumière du week-end et de la présence d’un public qui vient en voisin, parfois après être passé au marché de Borny du mercredi. Certains participants font les trois lieux. D’autres restent fidèles à un seul, parce que c’est celui qui se trouve à cinq minutes à pied, et que la régularité compte plus que l’ambiance.
Ce maillage géographique n’est pas un luxe. Dans Metz-Est, où les transports en commun desservent mal certains secteurs passé 20 heures, proposer trois créneaux dans trois sous-quartiers différents, c’est reconnaître que la mobilité est un obstacle concret. Une habitante de Vallières ne viendra pas à la MJC Borny le samedi à 15 heures si elle doit prendre deux bus avec ses enfants. Une personne isolée du côté de Bellecroix pourrait hésiter à tenter l’Agora si elle ne sait pas à quoi ressemble la salle. C’est aussi pour ça que le bouche-à-oreille reste le principal vecteur de recrutement.
Le demandeur d’asile devient le maître du jeu
Plus tard dans la séance, un participant installe une chaise, prend une posture autoritaire : ce sera le professeur. Un demandeur d’asile guinéen mime l’élève insolent avec une précision comique qui fait mouche. L’homme qui subit la précarité administrative devient celui qui dicte le tempo du rire. Le pouvoir change de main, le temps d’une improvisation.
Après les grues du NPNRU, le reste
Depuis la fin du NPNRU, le square du Luxembourg a été réaménagé, la ZAC de l’Amphithéâtre poursuit sa mue. Les grues ont modifié le paysage. Mais le lien social ne se décrète pas par arrêté de rénovation urbaine. Les murs neufs ne créent pas de rencontre.
Le projet Berenice arrive à un tournant de financement. Sans relais local fort, le risque existe de voir les créneaux se réduire.
Si tu passes devant l’Agora un mercredi vers 18 heures, pousse la porte. Tu peux rester spectateur. Il n’y a rien à remplir, rien à justifier, rien à perdre. Juste une heure et demie où, pour une fois, on ne parle pas d’intégration mais on la fait.
Questions fréquentes
Faut-il parler français pour participer ?
Non. Les exercices utilisent le langage du corps, les mimiques et les sons, bien avant les mots. Des participants débutent complètement en français et progressent sans pression, portés par les situations de jeu. L’atelier est aussi un appui informel à l’apprentissage de la langue, mais sans visée scolaire.
Est-ce que c’est un cours de théâtre classique ?
Pas du tout. Il n’y a ni texte à apprendre, ni représentation publique, ni sélection sur audition. C’est un atelier d’improvisation libre, où l’important est de jouer ensemble, pas de produire un spectacle. Ceux qui cherchent une formation théâtrale trouveront leur compte ailleurs ; El Warsha est plutôt une expérience de rencontre.
Y a-t-il une limite d’âge ?
L’atelier est ouvert à tous, adultes et grands adolescents. En pratique, les participants ont de 18 à 75 ans. Les samedis à la MJC, il arrive que des enfants accompagnent leurs parents, mais l’activité n’est pas conçue comme un atelier jeunesse. Renseignez-vous avant de venir avec des plus jeunes.
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